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LE RAPPORT DU GIEC : UNE NOUVELLE GIFLE CLIMATIQUE

« L’actualité » : Comment un tel terme peut-il aussi bien désigner des informations cruciales telles que le nouveau rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat dit GIEC, ou la guerre opposant l’Ukraine à la Russie qui bouleverse actuellement les relations internationales, et des faits sensiblement marquants tels que la gifle de Will Smith à Chris Rock lors de la 94e cérémonie des Oscars qui éclipsa le temps de quelques jours les informations précédemment citées ?

Comment expliquer qu’une gifle, certes exécutée par un acteur mondialement connu, ait fait la Une d’un grand nombre de média, tandis que des températures records enregistrées en Arctique et en Antarctique étaient reléguées comme information de second plan. Cet incident climatique résonne d’autant plus fort à la suite du dernier rapport du GIEC en février dernier et plus récemment celui du 4 avril qui délivrent les nouvelles préconisations des experts climat de l’ONU.

D’un point de vue purement textuel, ces préconisations reviennent dans un premier temps sur les derniers engagements pris par la communauté internationale notamment lors de l’Accord de Paris sur le climat de 2015. En effet, les États ne seraient pas en mesure de limiter le réchauffement de la planète à +1,5 degré Celsius ce qui pourrait nous conduire à une augmentation de 3,2 degrés Celsius. 

Pour s’en tenir au +1,5 degré Celsius, les 2 800 pages constituant ce nouveau rapport du GIEC insistent sur le fait que l’inversion de la courbe des émissions de gaz à effet de serre doit impérativement s’opérer au cours des trois prochaines années. Cette diminution doit ainsi s’accompagner d’une réduction massive de l’utilisation des énergies fossiles, et par conséquent de ne pas exploiter jusqu’à épuisement les gisements de ces différentes énergies (pétrole, gaz, charbon). Les différents groupes pétroliers, charbonniers et globalement énergétiques devront donc renoncer à leurs méthodes capitalistes allant à l’encontre du vivant. D’ailleurs, la plupart de ces compagnies ont déjà des filiales « énergies vertes » qui se consacrent à la production d’énergie dite décarbonée.

Néanmoins, la seule bonne foi de ces entreprises ne suffit pas pour limiter les gaz à effet de serre. De nombreux chercheurs internationaux dénoncent une « fabrique du doute » comme en témoigne la communication du groupe Total entre les années 1970 et 2000. Celle-ci se traduit par des discours destinés à semer l’incertitude dans l’opinion publique et dans les politiques entre réchauffement climatique et activités humaines.

Toutefois, malgré une évolution de ce discours depuis ces années 2000 et des engagements relevant surtout ce que l’on nomme aujourd’hui le « green washing », terme qui renvoie au procédé marketing destiné à doter une entreprise d’une image plus verte par le biais d’actions sans véritable impact positif sur l’environnement, Total (renommé TotalEnergies) et le géant pétrolier chinois CNOOC (La China National Offshore Oil Corporation) ont signé un « mégaprojet » d’investissement de dix milliards de dollars en Ouganda le 1er février 2022. Le projet, au-delà du fait qu’il ne s’inscrit pas dans la dynamique encouragée par les scientifiques du GIEC, menace des réserves naturelles au large des rives du lac Albert ainsi que sur les territoires ougandais et tanzanien.  

Bien entendu les grandes compagnies énergétiques ne sont pas les seules à blâmer car pour respecter les recommandations du GIEC, tout le monde doit faire des efforts à savoir les entreprises, les politiques et la population. Cela passe par des modifications de nos modes de vies, nos manières de consommer, de manger, de se déplacer. Pour certains candidats à la présidentielle, surtout à gauche, il faudrait pour y parvenir un nouveau système économique plus vertueux, aussi bien pour la planète que pour les personnes qui l’habitent. 

Partant de cela, la mission portée par Hu’Mag Magazine Sciences Humaines et Sociales prend tout son sens et son importance. Comment porter un regard global mais compréhensible sur ces actions, ces écrits et ces prises de conscience, à la fois complexes et contraires, tout en restant intrinsèquement complémentaires ? Dans quelle mesure l’actualité doit-elle être investie par un regard critique des Sciences Humaines et Sociales pour que soient éclairés des enjeux de premier plan dans nos sociétés ? Sans cela, la prochaine gifle climatique pourrait être éclipsée par autre évènement tiers comme la claque d’une star du monde de l’audiovisuel. 

Mathieu Mercier, géographe.

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