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Harcèlement de Sylvie Germain, symptôme de l’évolution de nos sociétés ?

En juin, les élèves de première ont planché sur des extraits d’un texte de Sylvie Germain lors de l’épreuve du baccalauréat général de français.

En juin dernier, Sylvie Germain, l’auteure de Jours de colère, (Gallimard, 1989), dont un extrait a été choisi comme sujet de commentaire composé au Bac de français 2022, a été insultée et menacée par des lycéens sur les réseaux sociaux. Des élèves, confrontés à l’exercice de commentaire de texte, se sont retournés contre l’auteure afin de s’exonérer des difficultés rencontrées à un examen national. Qu’auraient-ils fait s’ils avaient dû commenter un texte de Montaigne ou de Kafka ? Vers qui auraient-ils tourné leur colère ? En quoi l’auteure d’un livre publié il y a 13 ans est-elle responsable de la proposition de l’Education Nationale ?

Accepter sa propre humanité

Cette attitude a surpris plus d’un ancien bachelier et pose la question de la responsabilité. Pour se dédouaner de n’avoir pas su réaliser cet exercice, certains étudiants ont désigné un bouc émissaire et laissé s’exprimer une colère non maîtrisée et mal ciblée. Ils sont ou seront des citoyens, appelés à faire preuve de discernement et d’esprit critique dans leur vie quotidienne.

Une partie d’entre eux poursuivra des études et sera régulièrement appelée à tenter d’entrer dans des univers mentaux qui ne leur sont pas familiers. Comprendre, (ou pas, et l’admettre), expliquer, décrypter, se laisser porter par des émotions, explorer, tous ces efforts permettent d’entrer en communication avec l’autre et d’élargir son horizon. Accepter de faire face à la difficulté, reconnaître ses manques sans se sentir coupable, c’est accepter sa propre humanité.

L’épreuve du bac de français proposait le choix entre trois dissertations et un commentaire de texte. Ces élèves ont choisi. Peut-on rendre un autre responsable du sentiment d’échec face à ce choix librement effectué ? Lorsqu’elle a écrit son livre, dans la solitude de son travail créatif, Sylvie Germain n’envisageait vraisemblablement pas qu’un extrait deviendrait support d’une épreuve de baccalauréat. L’écrivain crée par nécessité, pour transmettre (des connaissances, des émotions, faire réfléchir), sans savoir comment son livre sera accueilli, en espérant entrer en communication avec un lecteur. Celui-ci fait le choix de lire un livre, jusqu’au bout ou non, tandis que le lycéen se voit imposer une lecture et une analyse. Mais cela justifie-t-il cet accès de colère et de ressentiment ?

Avant l’ère des réseaux sociaux, les bacheliers échangeaient entre eux sur leurs difficultés éventuelles. Aujourd’hui, le moindre événement – ou non-événement – peut être porté sur la place publique, accompagné de quantité de commentaires, souvent dépourvus du recul qu’accompagne tout temps de réflexion. Ce comportement n’est pas l’apanage de jeunes êtres en formation mais se constate à tous les niveaux de la société, sans considération d’âge ou de catégorie sociale.

Les enseignants et les parents, au cours du cheminement des élèves vers la maturité, s’efforcent de les aider à porter un regard critique sur le monde, afin de dépasser la surface des choses et d’exercer une capacité de raisonnement et de réflexion, d’accéder à des univers vers lesquels ils n’iraient pas forcément d’eux-mêmes. Parallèlement, notre société promeut l’accomplissement de soi. Il peut y avoir hiatus entre la conception du bien-être personnel et la réalité de la confrontation aux difficultés, inhérentes à la vie.

Les stratégies de lecture au cœur de la réflexion

Cet évènement renvoie aux questions que se posent les professionnels de l’enseignement sur les façons d’aborder des textes. Jocelyne Giasson, professeure titulaire à la Faculté des Sciences de l’Education de l’Université de Laval, Québec, définit ainsi la stratégie de lecture  : « un moyen ou une combinaison de moyens que le lecteur met en œuvre consciemment pour comprendre un texte. » Elle précise : « Le lecteur stratégique est actif et se pose continuellement des questions […] planifie sa lecture, en vérifie le bon déroulement et effectue un retour sur cette dernière. S’il rencontre un problème en cours de route, il est capable de reconnaître qu’il y a perte de compréhension et de choisir le moyen qui convient le mieux pour récupérer le sens du texte. » Pour l’universitaire « les stratégies ne sont pas des automatismes (comme reconnaître un mot globalement) ni des algorithmes (comme additionner des nombres) mais des comportements qui relèvent de la résolution de problème. »

Les stratégies de lecture ont été également étudiées et formalisées en France. Une publication du Ministère de l’Education Nationale de 2016, recense les procédures mobilisées par le lecteur pour s’approprier le sens d’un texte et propose plusieurs types de classement, établis par des chercheurs, afin d’en rendre compte. En résumé, le lecteur actif s’assigne un but et, au fil de la lecture, analyse, organise, fait des retours en arrière et vérifie qu’il suit une démarche lui permettant d’atteindre le but qu’il s’est fixé.

La lecture apparaît ainsi comme un phénomène complexe qui doit déboucher sur du sens et non comme un simple déchiffrage mécanique de signes.

Marie-Christine Lucas

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