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Assassinat de Shinzō Abe, un acte brutal dans un pays de non violence ?

Sur les murs des villes japonaises, quelques graffitis sont apparus pour rendre hommage à Shinzō Abe.

Le meurtre de l’ancien Premier ministre japonais Shinzō Abe, le 8 juillet 2022, a choqué le monde. L’ancien chef du gouvernement a été assassiné par un ancien premier matelot de la marine japonaise avec une arme à feu de fabrication artisanale. Ce crime a de quoi surprendre dans un pays où la violence et la délinquance sont peu présentes. Le Japon étant d’ailleurs connu dans le monde pour sa relative sécurité.

Shinzō Abe arrive au pouvoir au Japon en 2006 alors que les prémices de la crise économique touchent le territoire. Lors de son second mandat de 2012 à 2020, de nouvelles options politiques doivent être prises pour contrer l’effondrement du PIB du pays. Dans cette situation, Shinzō Abe tente de faire bouger les mentalités nippones, en poussant, par exemple, les entreprises à embaucher plus facilement des femmes ou en engageant de plus en plus le Japon sur la scène diplomatique et économique internationale. Essayant même de développer une présence militaire japonaise plus accrue, afin de garantir au dirigeant une place de choix à l’ONU (Organisation des Nations Unies).

Shinzō Abe fait notamment le choix d’intervenir en Irak, renversant ainsi la position pacifiste du Japon insufflée après la Seconde Guerre mondiale. En bousculant son pays, il demeure pourtant comme le Premier ministre à être resté le plus longtemps au pouvoir (à savoir qu’au Japon, il n’est pas rare de voir le Premier ministre rester un an ou moins). Plus surprenant encore Shinzō Abe n’a pas quitté le pouvoir suite à une défaite électorale ou à cause d’un mécontentement de sa population. L’ancien Premier ministre avait démissionné de sa fonction pour des raisons médicales, rendant son meurtre encore plus énigmatique. 

Une « violence japonaise » bien spécifique

Reste qu’au Japon, les crimes sont plutôt rares. Et ce, pour plusieurs raisons. Dès 1598, les armes sont interdites chez les paysans. C’est le shogunat, un gouvernement militaire qui a régit le Japon de 1192 à 1868 à la place de l’empereur, qui a pris cette décision pour éviter toute rébellion. Le Japon est donc un pays où les armes sont proscrites depuis bien longtemps. 

Les morts par armes à feu y sont extrêmement rares, il s’agit du deuxième taux le plus bas au monde, suicides compris, derrière Singapour. Pourtant, dans la sphère publique, le Japon a été touché à plusieurs reprises par des événements violents. L’une des dernières attaques politiques du Japon date malgré tout de 1960 où le politique Inejiro Asanuma avait été assassiné au sabre parce qu’il critiquait la relation du pays avec les Etats-Unis. La violence au Japon se décline alors au sein de certaines organisations extrémistes, ou de sectes. Dans les années 70, c’est l’Armée rouge japonaise qui terrorise le Japon par de nombreuses actions comme des détournements d’avion. Le 31 mars 1970, par exemple, des membres de l’Armée rouge, armés de katanas et équipés de bombes, ont pris en otage les passagers du vol Haneda-Fukuoka, à bord du Boeing 727 de la Japan Airlines, avant de partir se réfugier en Corée du Nord.

L’organisation Aum Shinrikyo, secte souhaitant provoquer l’apocalypse, poussait également ses membres à commettre des meurtres pour des raisons spirituelles. 

Des sectes au cœur du problème ?

Revenons maintenant à la raison éventuelle du meurtre de Shinzō Abe. D’après une lettre que le suspect a laissé avant de commettre son acte assassin, il aurait tué l’ancien Premier ministre pour ses liens avec “l’église de l’unification”. Une secte qui aurait, selon le suspect, ruiné sa mère. Cette dernière avait effectué, par le passé, une grande donation auprès de l’organisation religieuse. Un meurtre orchestré par vengeance, donc.

Finalement, les sectes et le domaine politique comptent parmi les principaux vecteurs de violences au Japon. Pour autant, ces actes sont peu fréquents et choquent particulièrement des japonais qui avaient, depuis la Seconde Guerre Mondiale, fait le choix de rester pacifistes. Ainsi, ils renoncent à leur passé d’impérialistes conquérants, encore débattu aujourd’hui et non reconnu par tous les japonais (Voir les travaux de Yoshimi Takeuchi sur les relations Sino-japonaises. Voir aussi Japon colonial, 1880-1930 sous la direction de Pierre-François Souyri).

L’assassinat de Shinzō Abe renforce les interrogations sur la puissance des sectes au Japon où elles sont très présentes. Si bien sûr toutes ne sont pas dangereuses et ne visent pas à perpétrer des attaques, la question de leur surveillance reste un enjeu fondamental pour la sécurité de la population et de la politique nipponne.

Maëva Sécher

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